RÉINVENTER LA NAISSANCE DE VÉNUS

Notice raisonnée établie dans le cadre de l’inventaire de l’exposition

Cimaise : Côte d'Ivoire – Foyer Baoulé  •  Curateurs : Lau & Yah  •  Réf. inventaire : CAT023

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La Blolo Bla émerge de l'Invisible
CAT023 — « La Blolo Bla émerge de l'Invisible » (1975 - 1980)

1. Cartel développé

N° d'inventaire :CAT023
Titre de l'œuvre :« La Blolo Bla émerge de l'Invisible »
Origine géographique :Côte d'Ivoire / Foyer culturel Baoulé (Afrique)
Contexte & Fonction :Art contemporain de galerie, panneau narratif profane issu d'un dialogue interculturel et fondé sur la cosmogonie du Blolo
Datation :Circa 1975 - 1980 — L'ère contemporaine globale et l'Anthropocène
Classification :Catégorie 2 — La transposition
Style & Filiation :Modernisme Africain / Haut-relief Baoulé épuré, en dialogue avec la Renaissance florentine (Sandro Botticelli)
Matériaux & Support :Panneau monoxyle en bois dur indigène (iroko), émulsion d'huiles végétales et pigments naturels
Facture & État de surface :Taille directe en haut-relief, grands aplats de bois poli, patine sombre, huileuse et lustrée simulant un long usage rituel
Indexation thématique :Art Baoulé ; Blolo Bla ; Transposition mythologique ; Haut-relief sur bois ; Botticelli ; Modernisme africain ; Épouse de l'au-delà
Conception & Commissariat :Lau & Yah

2. Regard sur l’œuvre

Immersion visuelle

L'œuvre se présente sous la forme d'un imposant haut-relief en bois sombre, dont la matière vivante vibre sous une patine dense, satinée et profondément nourrie. Le regard est immédiatement saisi par le contraste entre la douceur tactile des anatomies et la sévérité architecturée de l'espace. Loin de la surcharge décorative souvent associée aux compositions composites, le sculpteur a ménagé de vastes plages de bois lisse, poli à la main, qui agissent comme des silences visuels. La lumière caresse les rondeurs des visages, s'accroche aux arêtes des scarifications rituelles et souligne le galbe des corps avec une délicatesse qui transcende la rigidité du support ligneux. La monochromie chaude de l'iroko, réchauffée par des nuances mordorées et des reflets d'huile séchée, instaure une atmosphère de recueillement sacré, où chaque ombre sculptée creuse la frontière entre le monde matériel et les profondeurs de l'au-delà.

Le dialogue avec l’œuvre source

Le panneau réarticule avec une fidélité troublante la scénographie tripartite établie par Sandro Botticelli dans La Naissance de Vénus (circa 1485). La dynamique de lecture d'ouest en est est scrupuleusement préservée, mais chaque élément de la grammaire mythologique toscane subit une métamorphose organique au contact de la pensée plastique akan. Au centre, l'apparition de l'entité féminine souveraine s'élève au-dessus d'un réceptacle incurvé qui fait écho à la conque marine originelle. Sur le flanc sénestre, l'impulsion éolienne des amants Zéphyr et Chloris est réinterprétée sous la forme d'une énergie acoustique et vibratoire, matérialisée par deux musiciens rituels dont le souffle et le rythme convoquent le sacré. Sur le flanc dextre, la nymphe printanière se mue en une dignitaire terrestre tenant un vêtement protecteur, prête à accueillir la déesse et à l'enclore dans l'ordre social des hommes. Le tableau florentin trouve ici une résonance architectonique en trois dimensions, où la grâce curviligne de la Renaissance fusionne avec l'équilibre hiératique de la statuaire ivoirienne.

3. Clés de lecture & Décryptage iconographique

La cosmogonie du Blolo et l'épouse de l'au-delà :

Dans la pensée métaphysique Baoulé, chaque individu qui s'incarne sur Terre laisse derrière lui, dans le monde invisible préexistant nommé Blolo, un double spirituel de sexe opposé : la Blolo Bla (l'épouse de l'au-delà) pour un homme, ou le Blolo Bian (le mari de l'au-delà) pour une femme. Si ce conjoint spirituel délaissé éprouve de la jalousie ou de la rancœur face aux unions terrestres de son partenaire, il manifeste son mécontentement par l'infertilité, la maladie, l'impuissance ou la ruine. Sur prescription d'un devin (komien), un sculpteur façonne alors une effigie en bois à laquelle sont prodigués des soins attentionnés, des offrandes et des onctions rituelles au sein du foyer, rétablissant ainsi l'harmonie entre le monde visible et les forces de l'invisible.

La Figure Centrale (Transposition de Vénus)

Traduction plastique : La Blolo Bla se dresse en majesté, frontale et immuable, au centre exact du panneau. Elle repose sur un tabouret monoxyle traditionnel incurvé dont les cintres évidés rappellent avec subtilité la silhouette de la coquille Saint-Jacques marine. Son visage ovale et épuré présente des yeux mi-clos en amande et des lèvres scellées, incarnant l'idéal esthétique et spirituel du wyan (le calme intérieur, la paix et la retenue). Son front et ses tempes sont rehaussés de scarifications en relief (ngole) d'une rigoureuse finesse géométrique. Sa chevelure, sculptée en coques étagées et tressées selon les modes aristocratiques akan, s'orne de discrètes parures d'or. Ses bras longilignes descendent le long du torse pour poser délicatement ses mains de part et d'autre d'un ombilic saillant et scarifié, au-dessus d'un bas-ventre mis en valeur.

Signification symbolique : Cette figure opère une réinterprétation radicale de la Venus Pudica antique et renaissante. Alors que chez Botticelli, la déesse couvre pudiquement son sexe et son sein de ses mains et de sa chevelure, la déesse Baoulé magnifie son nombril et sa matrice. Dans la tradition matrilinéaire ivoirienne, l'ombilic proéminent ne relève nullement de l'impudeur, mais constitue le sceau sacré de la filiation, le lien physique et métaphysique ininterrompu reliant l'individu à sa lignée maternelle et à la terre des ancêtres. L'émergence de la Blolo Bla célèbre l'incarnation de la beauté idéale non comme un objet de désir charnel passif, mais comme une puissance régénératrice et bienveillante issue du monde spirituel.

Le Registre de Gauche (Transposition de Zéphyr et Chloris)

Traduction plastique : Le couple aérien de Zéphyr et de la nymphe Chloris soufflant les brises marines est transposé sous les traits d'un duo de musiciens d'autel agenouillés ou semi-fléchis. L'un embouche une trompe ou flûte cérémonielle en bois tourné vers la divinité, tandis que son compagnon bat la cadence sur une batterie de tambours rituels cylindriques à fûts sculptés de chevrons. Leurs corps vigoureux, sculptés en semi-torsion, affichent des scarifications linéaires dynamiques.

Signification symbolique : Le souffle atmosphérique de la fable antique devient ici un souffle acoustique, pneumatique et rituel. Dans les théophanies d'Afrique de l'Ouest, les esprits ne se déplacent pas au gré des brises naturelles : ils sont appelés, escortés et soutenus par le verbe musical, la vibration des membranes de peau et le son de la corne. Ce registre incarne l'énergie motrice primordiale qui fracture le silence de l'invisible pour autoriser l'avènement visible de la déesse parmi les hommes.

Le Registre de Droite (Transposition de L’Heure / Du Manteau)

Traduction plastique : À l'opposé du souffle musical, une figure féminine de haut rang, coiffée de tresses complexes et parée de colliers de perles et de pectoraux d'or, se tient debout dans une posture de noble révérence. De ses deux mains levées, elle déploie un immense pagne traditionnel rigide, tissé de bandes assemblées et chargé d'une riche trame de motifs géométriques Baoulé gravés dans la masse du bois.

Signification symbolique : Cette dignitaire réactualise la figure de l'Heure printanière apportant à Vénus son manteau de pourpre parsemé de bleuets. Dans la société Baoulé, le pagne d'apparat (ndoma) est le marqueur suprême de la civilité, du statut et de l'intégration dans la communauté des vivants. En s'apprêtant à draper la nudité céleste de la Blolo Bla, la suivante ne cherche pas à cacher une honte corporelle, mais accomplit l'ultime étape de son accueil : vêtir l'esprit, c'est lui conférer une existence sociale tangible et la reconnaître comme une reine légitime de l'ordre coutumier.

4. Le regard du commissaire

Justification du parti pris & Classification

L'œuvre relève sans la moindre équivoque de la Catégorie 2 — La transposition. Le récit mythologique gréco-romain de la naissance d'Aphrodite à partir de l'écume marine est dénué de signification théologique au sein de la société akan. Plaquer une Vénus florentine naïvement déguisée en femme africaine aurait constitué un exercice purement ornemental de Catégorie 1, sans épaisseur sémantique. À l'inverse, l'opération curatoriale menée ici substitue au mythe méditerranéen une croyance autochtone fondamentale : l'irruption consolatrice de l'épouse de l'au-delà. La structure syntaxique de Botticelli — composition tripartite, impulsion dynamique à gauche, hiérophanie centrale sur socle courbe, et clôture vestimentaire à droite — est conservée dans toute sa rigueur, mais investie d'une charge spirituelle, anthropologique et matérielle propre au génie ivoirien.

Genèse plastique & Processus itératif

L'élaboration de la pièce a exigé une rectification critique déterminante. Les premières visualisations numériques sombraient dans l'écueil classique de l'horror vacui, saturant le panneau de motifs répétitifs, d'effets de fumée théâtraux et de figures désordonnées empruntées pêle-mêle aux répertoires senufo, yoruba ou dogon. Ce penchant anachronique pour le spectaculaire a été neutralisé grâce à une refonte complète de la hiérarchie spatiale. Le commissariat a imposé la restitution d'espaces négatifs généreux, l'adoucissement des plans de fond en bois poncé et la conformité scrupuleuse aux canons morphologiques Baoulé : scarifications punctiformes ou perlées (ngole), paupières lourdes traduisant l'intériorité (wyan), et traitement arrondi des volumes musculaires. Par ailleurs, la réflexion temporelle a permis d'écarter l'illusion d'une pièce rituelle du XIXe siècle — qui n'aurait pu exister qu'en ronde-bosse secrète et isolée — au profit d'un manifeste conscient du Modernisme Africain des années 1975-1980.

Perspectives transculturelles & Éclairage critique

En engageant un corps-à-corps esthétique avec le chef-d'œuvre de la Renaissance occidentale, « La Blolo Bla émerge de l'Invisible » brise définitivement le carcan primitiviste dans lequel les regards coloniaux ont longtemps enfermé les arts d'Afrique. La statuaire Baoulé, admirée au début du XXe siècle pour sa stylisation formelle par les avant-gardes européennes, n'est plus ici un simple réservoir de formes décontextualisées pour l'Occident. Elle devient le langage souverain, le creuset intellectuel et formel capable de relire, de digérer et de transmuter l'un des archétypes les plus fondateurs de l'humanisme européen. Ce dialogue transatlantique abolit les hiérarchies académiques et affirme l'universalité de la quête de la beauté idéale, qu'elle surgisse des flots tyrrhéniens de Botticelli ou des mystères insondables du Blolo ivoirien.

5. Sources & Bibliographie sélective

Sources textuelles & mythologiques

POLIÉNOFF, Alexis. La Religion des esprits chez les Baoulé de Côte d'Ivoire, Éditions Karthala, Paris, 1983.
POLITICHE, Denise. Contes et mythes de l'au-delà en pays akan, Nouvelles Éditions Africaines, Abidjan, 1979.

Études historiques & repères archéologiques

CHAUVEAU, Jean-Pierre. « L'histoire des peuples baoulé d'après leurs traditions orales », Cahiers d'Études Africaines, vol. 18, n° 71, 1978, p. 481-507.
VOGEL, Susan Mullin. Baule: African Art, Western Eyes, Yale University Press & The Museum for African Art, New Haven et New York, 1997.
BOYER, Alain-Michel. Les Baoulé, Éditions 5 Continents, Milan, 2008.

Institutions muséales & collections de référence

MUSÉE NATIONAL DU COSTUME DE GRAND-BASSAM. Fonds historique d'artisanat d'art et de statuaire cultuelle akan, Grand-Bassam.
MUSÉE DES CIVILISATIONS DE CÔTE D'IVOIRE. Collection permanente des statuettes de dévotion et figures d'ancêtres (Blolo Bla et Blolo Bian), Abidjan.
MUSÉE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC. Ensemble de statuaire Baoulé (ancienne collection Charles Ratton), Paris.