RÉINVENTER LA NAISSANCE DE VÉNUS

Notice raisonnée établie dans le cadre de l’inventaire de l’exposition

Cimaise : Brésil (Bahia) – Candomblé & Gravure populaire  •  Curateurs : Lau & Yah  •  Réf. inventaire : CAT016

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Iansã débarque Iemanjá à Bahia
CAT016 — « Iansã débarque Iemanjá à Bahia » (XXe siècle)

1. Cartel développé

N° d'inventaire :CAT016
Titre de l'œuvre :« Iansã débarque Iemanjá à Bahia »
Origine géographique :Brésil, Bahia (Amérique)
Contexte & Fonction :Dévotion rituelle et populaire ; célébration syncrétique du panthéon des Orixás dans la culture afro-brésilienne bahianaise ; triptyque votif et narratif inspiré des gravures de colportage.
Datation :Seconde moitié du XXe siècle (c. 1970) — L’ère contemporaine globale et l’Anthropocène
Classification :Catégorie 2 — La transposition
Style & Filiation :Xilogravura nordestine (taille d’épargne de la littérature de cordel) en résonance avec le modernisme figuratif afro-brésilien (Mestre Noza, J. Borges, Carybé, Rubem Valentim).
Matériaux & Support :Gravure sur bois polychrome, encres d'imprimerie et pigments émulsionnés sur panneaux d'aroeira chevillés.
Facture & État de surface :Taille d’épargne rigoureuse aux cernes noirs francs ; taille incisive du bois révélant le fil de la matrice ligneuse ; aplats chromatiques saturés (bleu céruléen marial, ocre ferreux, jaune safran) ; patine mate d’atelier avec cadre rustique en bois brut.
Indexation thématique :Candomblé ; Orixás ; Iemanjá ; Xilogravura ; Littérature de cordel ; Syncrétisme afro-brésilien ; Bahia.
Conception & Commissariat :Lau & Yah

2. Regard sur l’œuvre

Immersion visuelle

Un triptyque saisissant, ceinturé d'un épais cadre de bois brut chevillée qui agit d'emblée comme un retable votif ou un tabernacle populaire. Dès la première confrontation, la force plastique de la xilogravura nordestine s'impose avec une autorité sans détour : des cernes noirs profonds, taillés à vif dans la matrice de bois, délimitent des aplats chromatiques d'une remarquable franchise. Le bleu céruléen de l'océan atlantique y dialogue avec l'ocre rouge de la tempête et le jaune d'or incandescent du littoral bahianais. La lumière n'y possède pas la douceur feutrée et florentine du Quattrocento, mais l'éclat frontal et solaire du Nordeste brésilien. Les volutes graphiques stylisées qui animent les crêtes des vagues et les spirales nuageuses créent une cadence ornementale continue, reliant organiquement les trois volets en une pulsation rituelle vibrante.

Le dialogue avec l’œuvre source

L'architecture spatiale tripartite conçue par Sandro Botticelli vers 1485 est ici réinvestie dans une rigueur narrative et géométrique absolue. Le parcours visuel respecte scrupuleusement le mouvement séquentiel de gauche à droite :

Au volet gauche, l'énergie cinétique primordiale déploie le souffle moteur et tempestueux qui met le cosmos en ébranlement. Au panneau central, l'élévation hiératique d'une divinité féminine émergeant des flots s'impose en apothéose souveraine au-dessus de l'onde marine. Enfin, sur le volet droit, le seuil littoral et terrestre accueille la déesse par le geste protecteur d'un dévoilement textile devant l'architecture sacrée de la cité. Le chef-d'œuvre de la Renaissance florentine sert ainsi de structure matricielle secrète pour mettre en scène une théophanie afro-atlantique d'une rare intensité.

3. Clés de lecture & Décryptage iconographique

La théogonie des Orixás et la traversée de la Kalunga :

Dans les traditions religieuses yorubas refondées au Brésil par le Candomblé (particulièrement de nation Ketu), Iemanjá, reine souveraine des eaux salées et mère matricielle de l'ensemble des divinités (Yèyé omo ejá, « la mère dont les enfants sont des poissons »), règne sans partage sur les profondeurs de l'océan. Traverser la Kalunga Grande — l'immensité atlantique, à la fois tombeau et berceau spirituel de la diaspora — marque l'intronisation sacrée du panthéon dans le terroir de Bahia. Portée par les forces telluriques conjointes de Iansã et Xangô, la reine des mers prend possession de son nouveau domaine terrestre où l'attendent les prêtresses de la cité sacrée de Salvador.

La Figure Centrale (Transposition de Vénus)

Traduction plastique : En lieu et place de la nudité pudique (*Venus Pudica*) surgissant d'une conque marine nacrée, se dresse majestueusement Iemanjá. Entièrement revêtue de sa robe cérémonielle bleu ciel et blanche, bordée de broderies et de volants rythmés, elle est coiffée du haut torço (turban immaculé) enserrant son port de tête altier et arbore de multiples rangs de guias (colliers de perles de verre bleu translucide) retombant sur son buste. Ses bras s'ouvrent en avant dans une attitude d'offrande et de bénédiction océanique. Elle ne repose pas sur une coquille marine, mais lévite miraculeusement au-dessus d'une robuste barque en bois de pêcheur (*saveiro*), emblématique de la tradition maritime de la Baie de Tous les Saints.

Signification symbolique : La beauté néoplatonique idéale de Botticelli cède la place à l'épiphanie de la fertilité matricielle et protectrice. Iemanjá incarne la souveraineté sur l'abîme marin, le réconfort des navigateurs et la mémoire ancestrale vivante. Sa parure intégrale et somptueuse subvertit la nudité antique pour proclamer la sainteté royale de la tenue liturgique, où chaque pli d'étoffe manifeste la présence vivante de l'Orixá au sein du monde visible.

Le Registre de Gauche (Transposition de Zéphyr et Chloris)

Traduction plastique : Le souffle aérien de Zéphyr enlaçant la nymphe Chloris est métamorphosé en la puissance orageuse du couple royal des Orixás : Iansã (Oyá) et Xangô. Debout dans une frêle barque ballotée par une houle taillée en chevrons vifs, Iansã, drapée de sa tunique ocre-rouge et parée de son diadème cuivré, brandit le fouet rituel en crin de cheval (*eruexim*) et projette par sa bouche le grand vent tempestueux parsemé de pétales pourpres. À ses côtés, le torse d'ébène ceint d'un pagne rituel écarlate et blanc, Xangô se tient inébranlable, empoignant fermement de ses deux mains le manche de son *oxê* (la hache cérémonielle à double tranchant), tandis qu'un éclair foudroyant jaillit d'un ciel zébré de volutes d'orage.

Signification symbolique : La brise printanière toscane est remplacée par la foudre régénératrice et la tornade purificatrice. Iansã, maîtresse souveraine des vents, des météores et des esprits des défunts (*eguns*), insuffle le mouvement cosmologique nécessaire à la traversée ; Xangô, monarque de la justice immanente et du feu primordial, confère l'autorité sacrée garantissant l'équilibre des forces de la nature. Leur souffle conjoint n'est pas une simple impulsion érotique, mais l'ouragan historique et spirituel qui propulse l'avènement de Iemanjá vers le Nouveau Monde.

Le Registre de Droite (Transposition de L’Heure / Du Manteau)

Traduction plastique : Sur le sable blond d'une crique de Salvador bordée de cocotiers vigoureux et adossée à une église coloniale baroque chaulée de blanc (rappelant l'architecture de Nossa Senhora da Conceição da Praia ou du sanctuaire du Bonfim), une femme afro-brésilienne se tient en majesté. Parée de l'opulente robe en dentelle jaune d'or caractéristique des *Baianas de Acarajé* — teinte dédiée à Oxum, déesse des eaux douces, de la beauté et de la fécondité —, elle déploie à deux mains un large *pano da costa* de dentelle immaculée prêt à recueillir la déesse. À ses pieds, posés sur un guéridon de bois et sur le sol, des bols de faïence et de terre cuite regorgent d'offrandes rituelles (*comidas de santo*, dont les beignets d'*acarajé* et les préparations au maïs et au *dendê*).

Signification symbolique : L'Heure du Printemps botticellienne, allégorie temporelle de la renaissance florale, s'incarne ici dans la matérialité de l'accueil liturgique et communautaire. En tendant le voile protecteur, la Baiana/Oxum scelle le passage de la déesse depuis l'élément maritime indompté vers l'espace civilisé et sanctifié de la cité. L'église catholique en surplomb matérialise le syncrétisme historique bahianais, tandis que les offrandes culinaires ancrent la présence de la divinité dans la terre, la chair et la commensalité sacrée du *terreiro*.

4. Le regard du commissaire

Justification du parti pris & Classification

L'œuvre relève rigoureusement de la Catégorie 2 — La transposition. Il ne s'agit aucunement d'un exercice purement formel où la Vénus de Florence aurait simplement été redessinée selon un canon vernaculaire exotique (ce qui correspondrait à la Catégorie 1), ni d'une confrontation nihiliste ou tourmentée rejetant la grâce de l'idéal antique (Catégorie 3). De surcroît, la composition ne procède pas d'une fortuite analogie géométrique (Catégorie 4).

À l'image de notre opus Cambodge – Khmer où la déesse hindoue Lakshmi venait remplacer Vénus pour rendre la composition signifiante aux yeux d'une culture où la déesse romaine n'a aucune pertinence rituelle, cette gravure bahianaise opère une greffe spirituelle totale. La matrice tripartite botticellienne — moteur énergétique à gauche, épiphanie centrale, accueil terrestre et vêture à droite — est conservée dans son intégrité dynamique pour accueillir la mythologie du Candomblé, lui conférant une résonance sacrée et historique d'une éclatante légitimité.

Genèse plastique & Processus itératif

Le commissariat a attaché une vigilance extrême au respect des canons populaires du Nordeste brésilien. L'emploi d'une esthétique issue de la xilogravura de cordel impose une épure et une franchise de découpe excluant tout sfumato ou modelé maniériste. Le choix final du titre — « Iansã débarque Iemanjá à Bahia » — marque l'aboutissement de nos arbitrages curatoraux : loin d'une banale dénomination descriptive calquée sur l'intitulé toscan, ce titre infuse une énergie dramatique et un mouvement narratif direct. Il met en lumière l'action motrice conjointe de la tempête et du souffle divin de Iansã, transformant l'émergence passive en une véritable expédition mystique vers la terre promise bahianaise.

Perspectives transculturelles & Éclairage critique

En confrontant le canon de la Renaissance florentine à l'iconographie afro-atlantique de Salvador de Bahia, la pièce accomplit un acte critique de décolonisation esthétique. Le schéma botticellien n'est pas imité avec déférence ; il est subverti et transfiguré en un instrument d'affirmation culturelle. La mer n'y est plus le miroir serein de la Méditerranée néoplatonique, mais l'océan traversé par la traite et sanctifié par la résistance spirituelle des esclaves et de leurs descendants. Au sein du parcours de l'exposition, cette œuvre démontre la capacité prodigieuse d'un archétype formel à franchir les continents pour accueillir les mémoires sacrées les plus vibrantes.

5. Sources & Bibliographie sélective

Sources textuelles & mythologiques

VERGER, Pierre Fatumbi. Dieux d'Afrique : Culte des Orishas et Vodouns à l'ancienne Côte des Esclaves en Afrique et à Bahia, la Baie de Tous les Saints au Brésil, Paul Hartmann Éditeur, 1954, Paris.
BASTIDE, Roger. Les Religions africaines au Brésil : Vers une sociologie des interpénétrations de civilisations, Presses Universitaires de France, 1960, Paris.
AMADO, Jorge. Mar Morto, Livraria Martins Editora, 1936, São Paulo.

Études historiques & repères archéologiques

LODY, Raul. « Orixás e a Arte Popular : Da gravura de cordel às representações do sagrado em Salvador », Revista do Patrimônio Histórico e Artístico Nacional, vol. 28, 1999, Brasília, p. 112-127.
AMARAL, Aracy. Arte e Meio Artístico : Entre a Feijoada e o X-Burguer (1930-1976), Editora Perspectiva, 1982, São Paulo.

Institutions muséales & collections de référence

MUSEU AFRO BRASIL EVANOELDO DOS SANTOS. Fonds de xilogravuras nordestinas e matrizes de cordel, Parque Ibirapuera, São Paulo.
MUSEU DE ARTE POPULAR DA BAHIA (MAP). Collection d'art populaire bahianais et ex-voto du Recôncavo, Solar do Unhão, Salvador de Bahia.